La Vietnamienne et son taureau compte parmi les dernières œuvres réalisées par René Lemay. Elle témoigne d'une période particulièrement émouvante de sa carrière, alors que l'artiste continue de peindre malgré les importantes difficultés physiques causées par un lymphome qui affecte progressivement sa vision.
Ayant perdu l'usage d'un œil dans les derniers mois de sa vie, Lemay doit composer avec la disparition de la perception de la profondeur. Cette nouvelle réalité rend le geste pictural beaucoup plus complexe : il devient difficile d'évaluer précisément la distance entre le pinceau ou la spatule et la surface du tableau. Cette perte de repères influence inévitablement sa manière de travailler et transforme progressivement son langage visuel.
Dans cette œuvre, la figure de la femme et celle du taureau émergent avec douceur d'un ensemble de formes simplifiées et de couleurs subtilement fondues. Les contours apparaissent moins définis que dans certaines périodes antérieures de sa production, laissant place à une atmosphère plus légère et plus vaporeuse. Le pinceau semble ici privilégié au détriment de la spatule, permettant une approche plus souple et plus intuitive.
Loin d'être perçue comme une limite, cette évolution confère à l'œuvre une sensibilité particulière. La scène ne cherche plus à détailler chaque élément, mais plutôt à en transmettre l'essence. Cette simplification accrue s'inscrit d'ailleurs dans une démarche que René Lemay poursuivait depuis de nombreuses années : retirer le superflu pour ne conserver que l'essentiel.
Le sujet lui-même rappelle l'intérêt durable de l'artiste pour l'Asie et pour les scènes de la vie quotidienne observées au cours de ses nombreux voyages. La présence du taureau évoque le monde rural vietnamien, tandis que la figure féminine s'intègre naturellement à cet univers paisible et intemporel.
Cette œuvre révèle surtout la détermination profonde de René Lemay à poursuivre sa création malgré les obstacles. Même confronté à une perte de vision importante, il continue d'explorer la couleur, la composition et le mouvement avec une remarquable liberté. On peut imaginer que si le temps lui avait été accordé pour poursuivre cette recherche, il aurait développé de nouvelles approches adaptées à cette réalité, comme il l'avait fait tout au long de sa carrière face aux différents défis artistiques qu'il s'était imposés.
La Vietnamienne et son taureau constitue ainsi un témoignage touchant de résilience et de passion créatrice. Elle nous rappelle qu'au-delà de la technique, l'œuvre de René Lemay est avant tout portée par un regard, une sensibilité et un profond désir de continuer à raconter le monde à travers la peinture.


























